Voici quelques réflexions suite à la lecture de "Démocratie histoire politique d'un mot" de Dupuis-Déri.

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La démocratie (Glissement sémantique, perte de sens, néologisme)


Venant de l’industrie et interprétant les programmes de ma discipline j’ai enseigné par erreur à des enfants de 13 ans le dessin technique et ses projections, appelées aussi projections orthogonales.
Des élèves avaient des bons résultats aux exercices mais se trompaient quelques semaines plus tard.
J’ai fini par comprendre suite à des formations que la maturité permettant de voir une vue cachée était très différente d’un individu à l’autre et ceci indépendamment d’un quelconque QI.
Voir la vue face à soi d’un objet, c’est une évidence, mais voir une vue cachée demande la participation d’un autre observateur imaginaire.
A 63 ans j’ai encore besoin de cet observateur imaginaire ou réel pour me donner un autre point de vue sur des concepts qui me paraissent familiers.
Francis Dupuis-Déri a été cet observateur.
Cet universitaire m’a révélé le glissement sémantique d’un mot : Démocratie.

Avec l’éloignement du pré de l’urbain nous pourrions nommer un tréteau « une vache » et ne pas indiquer l’origine du liquide blanc nourrissant présent dans des boîtes.
Permettant ainsi de gérer rationnellement la production du lait avec toutes sortes d’intrants … intrants : pesticides et autres engrais en novlangue (Novlangue, la langue de big brother dans 1984 de George Orwell).

Je peux dire : Ils nous font prendre les tréteaux du théâtre de la république pour de la démocratie justifiant ainsi le carriérisme en politique.
Mes enfants m’ont offert « Démocratie – histoire politique d’un mot » de Francis Dupuis-Déri.
Professeur de science politique à l'Université du Québec à Montréal (UQÀM) dont vous avez un interview sur le Net.
Il a transformé sa thèse en un bouquin de 400 pages.
J’étais déjà sensibilisé par ce thème :
- ne comprenant pas pourquoi des citoyens se sentaient plus attirés par l’abstention ou le vote sanction au lieu de faire confiance en nos gentils élus dévoués.
- en doutant de l’utilité des métropoles opacifiant la gestion de nos communes ;
- et en doutant de l’utilité de la disparition éventuelle des départements proximité de la décision.

A la lecture de cet ouvrage j’en déduis que nous sommes dans une république élective, une aristocratie élue (aristocratie est un pouvoir aux mains d’un petit nombre, qui seraient les meilleurs).

Dans « Démocratie – histoire politique d’un mot » on y saisit entre autre le glissement sémantique d’un mot et la création de nouveaux concepts comme celui de « nation » imposant inconsciemment une légitimité à l’aristocratie élue.
Nous y comprenons aussi qu’il fallait ramener dans leur foyer la populace qui a été force active et de proposition pendant la guerre d’indépendance des Etats-Unis et la révolution française. Populace qui doit béatement faire confiance en leurs élus.

L’utilisation du mot démocratie nous enveloppa dans un nuage rose de bonheur.

Ce livre est un point de vue très déstabilisant.
Ce point de vue ne serait pas nouveau. D’autres se seraient déjà livrés à ce jeu de massacre. Voir par exemple le site de « populaction ». Qui cite : Edmond Demolins, : Le mouvement communal et municipal au moyen-âge paru en 1875.

En gros jusqu’au 18ème siècle la démocratie est considérée équivalente à l’anarchie.
Pour Platon la démocratie est un régime dégénéré, car les gens modestes et les pauvres y sont majoritaires et gouvernent au détriment des classes aisées.
Dans l’encyclopédie d’Alembert la démocratie est présentée comme désavantageuse aux grands états.
Les têtes pensantes de notre révolution ou de la guerre d’indépendance des Etats-Unis voulaient bien d’une république mais certainement pas d’une démocratie. Leurs adversaires pour dénigrer leur propos les accusaient de vouloir la démocratie.
Mais au 19ème siècle voulant faire populaire, pour ne pas dire populiste ils finirent pas se revendiquer démocrates et réussir à faire passer dans les esprits un mode de représentation élective pour une démocratie.

Dans ses recherches Francis Dupuis-Déri en a déduit qu’au moyen-âge en Europe existait une réelle démocratie dans la gestion des affaires courantes des villages.
Pendant ce moyen-âge et pendant la renaissance, des milliers de villages disposaient d’une assemblée d’habitants où se prenaient en commun les décisions au sujet de la collectivité. Ces communautés d’habitants, qui disposaient d’un statut juridique ont fonctionné sur le mode de l’autogestion pendant des siècles. Les rois et les nobles se contentaient de gérer la guerre et leur domaine, d’administrer la justice et de mobiliser leurs sujets pour des corvées.
Les autorités monarchiques ne s’ingéraient pas dans les affaires de la communauté où l’on discutait des moissons, du partage de la récolte commune, de la coupe de bois en terre communale, de la réfection des ponts, ou du moulin, de l’embauche de l’instituteur, des bergers et parfois même du curé. On désignait alors qui servirait dans la milice, de dépêcher un notable pour soumettre à la cour des doléances au nom de la communauté.
Il y avait environ 10 assemblées et plus par an qui se déroulaient sous des arbres, devant ou dedans l’église par exemple.
Le vote était rapide, à main levée, par acclamation ou selon le système de balotte par boules noires et blanches. Il y avait parfois un procès verbal.
Une démocratie médiévale bien vivante et si méconnue aujourd’hui.

Les communautés et guildes perdent peu à peu leur autonomie, qui perdurent jusqu’au 18ème siècle, pas par dysfonctionnement mais plutôt en raison de la montée en puissance de l’état de plus en plus centralisateur.
L’assemblée d’habitants entre alors en résistance contre des nouveaux impôts.
Devant ces révoltes où la foule va jusqu’à attaquer la maison du gabeleur, le roi interdit ces assemblées.
Dans ce passé pas si éloigné quel était le rôle des parlements ?
Les parlements (à ne pas confondre avec les assemblées déjà citées) ont été fondés au moyen âge pour lever des impôts. Ces institutions étaient des lieux de négociation entre les monarques, la noblesse, le clergé et la bourgeoisie, mais elles ne se voulaient pas en aucune manière l’expression de la démocratie.

Avant la guerre d’indépendance en Amérique du Nord, les assemblées municipales perpétuent la tradition de la pratique médiévale des assemblées d’habitants.
Les assemblées exerçaient un pouvoir important, statuant sur les taxes, la construction et l’entretien des routes et ponts, l’aide aux pauvres. On y discutait aussi des permis, des amendes, des cadastres, de la gestion des terres communales.
En Nouvelle-Angleterre les hommes y discutaient aussi de politique aux réunions de la milice et à l’église, à la chambre de commerce, dans les loges maçonniques (trois à Boston) et dans les clubs de pompiers.
Les assemblées donnaient aux colons américains l’impression de vivre dans un régime de liberté particulier pour l’époque en comparaison des royaumes européens où les assemblées d’habitants avaient été abolies. Ce qui ne plaisait pas nécessairement aux membres de l’élite. Ainsi le gouverneur du Massachusetts s’inquiétait que « les votes des « plus humbles citoyens, assistant avec une plus grande constance et formant généralement la majorité des présents, l’emportaient sur ceux des gentilshommes, marchants et riches commerçants, bref de la meilleure part de la population de la ville ».
Des révoltes contre des taxes pour financer l’armée anglaise, prémices de la guerre d’indépendance, rappellent nos révoltes bretonnes sous Louis XIV dites « du papier timbré » appelées aussi « des bonnets rouges ».
Le 16 décembre 1773 des patriotes organisent le Boston Tea Party. Déguisés en sauvages et manœuvrant des canots ils s’infiltrent à bord de 3 vaisseaux en rade et passent par dessus bord les caisses de thé. Lord Germain secrétaire d’état aux colonies pour le roi prétend que les assemblées populaires trop démocratiques sont directement à blâmer pour cette action. « Voilà ce qui ressort de leurs misérables assemblées municipales – ce sont des gestes d’une racaille tumultueuse et émeutière qui devraient s’en tenir à des emplois salariés et ne pas s’embêter avec la politique et les affaires du gouvernement, dont elle n’a aucune compréhension ».

La guerre d’indépendance américaine en 1775 et la révolution française en 1789 sont dirigées par des avocats, juristes et propriétaires terriens. En parallèle cette élite va saper la légitimité du pouvoir royal et insistera sur l’incapacité du peuple à se gouverner lui-même, tout en proclamant la nation souveraine et déclarant vouloir servir ses intérêts.

Dans leurs courriers en 1813 John Adams et Thomas Jefferson, 2ème et 3ème présidents des Etats-Unis, sont convaincus qu’il y a une aristocratie naturelle parmi les hommes qui repose sur la vertu et les talents. Pour ces deux compères il y a une inégalité dans les richesses mais également dans l’intelligence et la vertu justifiant ainsi cette aristocratie élective.
Pour Tudor Tucker 1745-1828, bien que secrétaire du trésor de quatre présidents des Etats-Unis, « une aristocratie est généralement un gouvernement des plus oppressifs, même si souvent ; il est grandi grâce au nom de République dans le but d’aveugler le peuple »

Pour le pamphlétaire anglais John Oswald qui rejoint Paris pendant la Révolution : Depuis la révolution, les politiciens élus qui gouvernent la France « ne firent aucune difficulté de reconnaître la souveraineté du peuple, pourvu que l’exercice de cette souveraineté leur fût confiée ».

Les élites après les révolutions travaillèrent le concept de nation en remplaçant l’idée d’une société divisée en 3 ordres par celle d’une nation unifiée. Soudainement tous les membres d’une même nation devenait l’héritier d’un passé glorieux, quelque soit son rang. Cette conception englobante donnait une légitimité aux parlementaires comme étant les représentants de toute la nation.
A la révolution française Jean-Joseph Mounier déplore les usages abusifs de certains termes comme celui de nation. « Rien au monde ne serait plus ridicule qu’on fait aujourd’hui du mot « nation », s’il n’avait pas produit de si terribles conséquences … On s’est servi de ce mot d’abord pour exagérer les droits des députés, en les confondant avec le corps du peuple. »

Je m’arrête là avec les multiples citations extraites d’un livre de 400 pages.

Maintenant, soit nous ne changeons rien et on dérive vers plus d’abstentions, de votes poujadistes, de magouilles et népotisme, soit nous faisons marcher notre imagination pour créer les moyens réels pour des décisions prisent directement par les citoyens et pour des représentants élus non professionnels.
Ce n’est pas une utopie car cette démocratie a déjà existé.

Il est temps de redonner un sens précis à un mot devenu fourre-tout.
En tout cas à chaque fois maintenant que j’entends ou lis par les médias le mot démocratie, je n’en perçois plus que la manipulation de nos esprits.

Des expériences se font jour comme par exemple à Saillans dans la Drôme pour les dernières municipales. C’est encore en recherche. On peut déjà lire sur rue89 du 29 mars des binômes aux responsabilités à la mairie et un référendum envisagé pour les grands projets.

Pour finir ce qui va dans le même sens c’est la réflexion autour des biens communs ou communs : historiquement les tenures communales de forêts et de prairies, mais qui s’élargit à la gestion des énergies ou du numérique, pour éviter le pillage privé ou l’emprise de l’état qui conspire avec les industriels dans le même but.
Dans un commun, production et gouvernance sont étroitement associées, et tous les « commoneurs » avaient part aux deux.
Les communs qui ne sont pas des biens ou des ressources mais une communauté qui gère suivant un ensemble de règles sociales ces biens et ces ressources. L’égoïsme du marché n’y a pas sa place.

Nous n’avons aucune expérience de la démocratie.
Tout est ouvert pour bien vivre ensemble.