George Orwell - ses engagements politiques

Jean-Claude Michéa -Orwell, anarchiste Tory - suivi de À propos de 1984 Nouvelle édition

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JC M Orwell anar tory recto

JC M Orwell anar tory verso

Pages 83 à 87 Libertés jusqu'où et sur quels appuis ? Refuser l'arrachement que nous soumettent Luc Ferry ou Jacques Attali pour être «libre» de tout attachement pour leur marché libre, comme pour Marx, refus de l'enracinement.

«Animal Farm et 1984 (les deux romans qui ont valu à Orwell sa célébrité internationale) doivent naturellement être lus comme une défense intransigeante de la liberté individuelle et une exhortation à refuser toutes les formes de l’oppression totalitaire.

C’est là leur sens premier et le plus évident. Il y a cependant, dans ce constat indiscutable, l’origine d’une partie des malentendus dont l’œuvre d’Orwell continue à être l’objet. Nous avons tendance, en effet, probablement sous l’influence plus ou moins consciente de Sartre, à nous représenter la liberté comme ce pouvoir métaphysique qu’aurait l’homme de « nier » toute situation constituée, de « transcender » le donné, en un mot, de « s’arracher » à tout ce qui est. Ce pouvoir est généralement présenté comme le fondement de la dignité de l’homme (en le séparant par exemple du monde animal) et comme la source de ses droits politiques. Dans cette optique, qui remonte en fait à Rousseau et à Kant, le combat pour la liberté a donc pour socle, plus ou moins bien explicité, l’aptitude de l’homme à se déraciner perpétuellement.

Chez Orwell, l’intuition originaire qui supporte son concept de liberté est d’un ordre passablement différent. Avec lui, nous n’avons plus affaire à un imaginaire de l’« arrachement », à une figure quelconque du combat héroïque du sujet contre lui-même et contre les pesanteurs du donné ; ce qui est en jeu tout au contraire, c’est une problématique du « lien » et de l’« attachement ». Ainsi, dans The Lion and the Unicorn, après avoir pris soin de distinguer la liberté qu’il faut défendre, de cette « liberté économique qui est le droit d’exploiter les autres à son profit », il en décrit quelques formes typiquement anglaises de la manière suivante : « C’est la liberté d’avoir un intérieur à soi (a home of your own), de faire ce que vous voulez de votre temps libre, de choisir vos distractions au lieu qu’elles soient choisies pour vous d’en haut. » Et les horizons concrets de cette liberté incarnée ce sont, par exemple, « le pub, le match de football, le jardinet derrière la maison, le coin de la cheminée et the nice cup of tea ». Ainsi définie, la liberté n’est nullement le fait de « l’esprit qui toujours nie » (selon la formule de Goethe reprise par Hegel). Elle est d’abord, pour chaque individu comme pour chaque communauté, une somme de fidélités et d’habitudes composant un univers personnel qu’il s’agit à la fois de protéger et de partager. Son principe n’a donc rien à voir avec la révolte orgueilleuse de celui qui s’insurge contre la totalité de l’existant. Le désir d’être libre ne procède pas de l’insatisfaction ni du ressentiment mais d’abord de la capacité d’affirmer et d’aimer, c’est-à-dire de s’attacher à des êtres, à des lieux, à des objets, à des manières de vivre.

Tout cela explique pourquoi, chez Orwell, l’expérience de la liberté n’est pas séparable de la common decency, c’est-à-dire de ce jeu d’échanges subtil et compliqué qui fonde à la fois nos relations bienveillantes à autrui, notre respect de la nature et, d’une manière générale, notre sens intuitif de ce qui est dû à chacun. C’est en somme la même réalité substantielle mais exprimée sous deux attributs différents en une infinité de modes. Et le creuset où toutes ces intuitions de base viennent se fondre, c’est la « socialité primaire », cette instance de la civilité quotidienne dont l’univers des travailleurs et des humbles est apparu à Orwell comme le support privilégié au sein du monde moderne.

On a donc raison de dire que c’est l’enquête sur la condition ouvrière à Wigan Pier qui a précipité la conversion d’Orwell au socialisme.

Mais cette conversion ne doit pas être décrite comme celle d’un « intellectuel petit bourgeois » s’arrachant, au terme d’un impitoyable combat contre lui-même, aux tentations maléfiques de son milieu d’origine. Il s’est agi plus simplement d’une tranquille et immédiate sympathie pour des hommes réels et des manières de vivre très concrètes dont il découvrait, sans trop d’étonnement, à quel point ils lui étaient proches...

Rien n’interdit, bien sûr, d’appeler « liberté » le pouvoir qu’[a] l’homme d’agir sans être, pour l’essentiel, programmé par les conditions existantes. On prend alors position dans la querelle du déterminisme ; et sur ce point précis on a vu qu’Orwell était clairement opposé à toutes les formes du déterminisme historique. En revanche, l’imaginaire de l’arrachement qui soutient les descriptions sartriennes de la liberté (et qu’on retrouve, entre autres, dans les travaux de Luc Ferry et d’Alain Renaut) nous conduit infiniment plus loin. Il permet en effet, une fois la définition métaphysique traduite en termes politiques, de ne considérer comme véritablement humaines que les seules expériences extrêmes du déracinement. Tout se passe dès lors comme si l’individu ne pouvait devenir lui-même et accéder à l’humanité authentique que par une rupture nécessairement douloureuse avec un milieu familial, social ou géographique supposé par définition hostile et aliénant. Cela revient à dire que l’individu que les origines glacées du Capital ont arraché à ses proches ou à sa région d’origine, pour le vouer aux différentes formes de l’Exode ou de l’Exil, devient par là même l’emblème de la condition humaine, voire de sa Rédemption. Dans cette manière de voir, la constitution d’un marché mondial unifié, où les individus s’épuiseraient à circuler sans repos sur le modèle des marchandises et des capitaux, finit par être interprétée comme l’énigme résolue de la liberté humaine et la fin réalisée de l’Histoire. Autrement dit, ce qui n’était au départ qu’une position philosophique parfaitement légitime (l’homme peut se soustraire au déterminisme) risque, lorsqu’on la traduit dans les catégories de l’« arrachement », de s’accomplir en éloge naïf du capitalisme généralisé (façon United Colors of Benetton), tel qu’on en trouve, par exemple, toute une série de descriptions fascinées dans les nombreux ouvrages de Jacques Attali.

Il est difficile, enfin, de ne pas remarquer à quel point ce choix du vocabulaire de l’« arrachement », avec tout ce qu’il implique d’ascèse nécessaire et de souffrance rédemptrice, en dit long sur l’inconscient puritain qui gouverne à leur insu les apologies de la surmodernité. Au fond, la philosophie cachée du modernisme, c’est qu’il faut souffrir pour être moderne.»

Page 107 «... il est non moins clair qu’il percevait parfaitement tout ce que la modernisation forcenée de la vie pouvait avoir de destructeur, et à quel point la précieuse liberté des individus risquait d’être menacée, à terme, par le développement déréglé de cette modernité qui l’avait rendu possible. En ce sens, Orwell est l’un des rares intellectuels de son temps à avoir compris que désormais notre merveilleuse modernité n’aurait jamais de pire ennemi qu’elle-même. Naturellement cette appréciation nuancée du présent n’aurait eu aucun sens sans la réappréciation correspondante du passé. Celui-ci ne pouvait plus seulement être ce qu’il fallait détruire de fond en comble pour libérer les forces du futur. Et la haine du passé qui est le trait fondamental de toute la psychologie progressiste, devait cesser d’être un postulat nécessaire de la transformation socialiste du monde»

Page 114 La nostalgie n'est pas une vision rétrograde : «Toute évocation favorable du passé est systématiquement accueillie, aujourd’hui, par un ricanement de rigueur qui fait appel aux préjugés d’une société d’autant plus pseudo-progressiste qu’elle veut justifier le statu quo. Grâce aux travaux d’historiens tels que Christopher Hill et E. P. Thompson, nous savons pourtant, maintenant, qu’autrefois, de nombreux mouvements radicaux ont tiré force et inspiration du mythe et de la mémoire d’un âge d’or encore plus lointain. Ceci confirme la justesse de la

conception psychanalytique qui affirme que les souvenirs heureux constituent un soutien psychologique indispensable aux individus atteignant la maturité ; ceux qui ne peuvent se rattacher au temps écoulé par l’amour et la tendresse en souffrent terriblement.»